Texte critique d’Ileana Cornea, critique d’art et auteure en 2004 d’une monographie sur Raymond Hains.

Ce texte a été écrit sur des œuvres créés dans la période 2006-2007

« L'art représente le corps de l'homme et de la femme depuis toujours. À chaque époque ses codes. Les enfreindre engendre le scandale et le doute.
Quand en 1907 les amis de Picasso découvrent les Demoiselles d'Avignon dans l'atelier du peintre à Montmartre, ils sont transits. Tous. Même les peintres ! Picasso touche à l'interdit. Il déforme les visages, les mains, les troncs, les pieds de ces filles. Moralement, c'est inacceptable.
Cette toile célèbre que l'on voit aujourd'hui au MOMA à New York nous paraît aujourd'hui belle et inoffensive. Nous en avons vu d'autres… Cela ne veut pas dire que la représentation du corps humain dans l'art s'est débarrassée de tous les tabous.
À l'heure du clonage, le corps humain reste et restera un mystère. Et à ce mystère, un artiste comme Kej cherche à en voler quelques secrets. Il s'intéresse à une partie périphérique de cette vaste thématique : le corps estropié, peu traité comme tel en peinture. Lui aussi s'en prend à l'interdit. Ses manchots et ses unijambistes éveillent la crainte car le monde de l'homme est régi par le deux et non par le un.Mais Kej transcende la réalité clinique du corps mutilée. La ruse de la représentation artistique l'emporte sur l'exactitude partielle de la science parce qu'elle transpose le réel dans l'imaginaire et l'imaginaire tisse la fable.
Il traite son idée d'une manière fantasmatique, et ludique, puisant dans le vocabulaire de cette peinture que l'on a classé depuis une trentaine d'année "d'outsider". Et de ce langage, c'est le masque qu'il pose en bouclier. Le masque avec son côté déformé, expressif amplifié par la couleur.
Un masque cache et signifie. À travers lui, Kej accède à une vision quasi mythologique des choses, il nous raconte quelque chose qui se transmet
d'une toile à une autre. Le mot fable nous dit Le Robert "vient du latin fabula" récit, propos, d'où "récit mythologique, allégorique, conte, apologue" du verbe "fari" "parler", issu d'une racine indo-européenne, et ce qui est à l'origine des mots comme faconde, fatal, enfant.
Et non seulement à travers "ses masques" mais aussi grâce à la mise en scène qui les accueille. Dans ses toiles, les espaces sont suggérés par des plages de couleur en demi-cercle et ovale. La courbe alterne avec l'angle droit évoquant un environnement d'apesanteur. Des bandes assez larges comme des tissus précieux les décorent. Ses êtres les habitent, comme des divinités de l'impair. Ils semblent traversés par l'air puisque sous leur armure en forme de corps humain on ne devine pas la palpitation de la chair. Ils sont élancés. Leur ventre est soigneusement marqué. Leur attitude laisse transparaître une certaine élégance. Des flèches en mouvement les désignent. Un aigle fantastique a fait son apparition parmi eux. Il y en aura probablement d'autres.
Ses images remuent l'imagination du spectateur qui va chercher des explications dans les histoires que murmure l'humanité depuis le mythe d'Osiris, le dieu démembré et ressuscité jusqu'à la réalité atroce de la guerre.
Mais il y a aussi cet autre aspect des choses. Dans la culture occidentale, Héphaïstos, le dieu forgeron, artiste, connaisseur du feu et de la forge est lui aussi boiteux… Dans une de ces toiles, Kej représente un personnage mutilé des crayons à la main. Son œuvre étonne, cet univers à part, donne beaucoup à penser… »

 
Ileana Cornea*, novembre 2007.

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Texte critique de Bertrand Riguidel sur les performances et théâtres plastiques de Kej.

KEJ

« Mes théâtres sortent de mes oeuvres picturales, et y retournent, simplement. »

Ce n'est pas du théâtre.

KEJ est un artiste complet. Il puise dans tous les domaines de l'Art: peinture, danse, théâtre, et réinjecte tout cela dans ses performances.
C'est un acte plastique. Tout se fait sous les yeux des spectateurs qui sont les témoins privilégiés (s'ils veulent bien recevoir) ou« pris en otages» (dans le cas contraire), mais ils sont plus ou moins acteurs (par excès ou par défaut).
KEJ est un constructeur d'images à vue. Mais ne joue pas et n'est pas comédien. Ni lui ni son modèle, dont il fait ce qu'il veut, jusque dans les limites des contraintes du corps.
Le modèle est tantôt une toile : la peau, matériau sensible, est utilisée dans sa matière brute, la nudité, et soumise à transformation au fil de l'action. Travaillée, redessinée, recouverte d'autres matières (d'argile et de couleurs acryliques), la peau du modèle se fige, devient concrète. Le modèle se fait statue, mais vivant, il respire.
Le modèle est tantôt un être à part entière: l'oeil est fixe, le visage sans expression. On peut lui faire porter n'importe quel chapeau, lui faire endosser n'importe quel personnage, on lui prête les références que l'on veut bien.
Il est à la fois un modèle de série ; son caractère universel, dans sa nudité et sa transposition primitive, en fait un élément de l'humanité. Un être comme vous et moi, on pourrait s'y reconnaître. Il y a en lui ce qui a été, ce qui est et ce qu'il adviendra. Parfois le modèle de KEJ préjuge de l'avenir, au bon loisir du plasticien.
Et il est aussi un modèle unique; personne d'autre que lui n'accepterait ce qu'il est en train de vivre, ou ne se laisserait ainsi manipulé, sali, élevé au rang d'image (ex-voto ?).
C'est un modèle d'essai, un numéro zéro avant la création, pas du Monde, mais de l'idée qu'on pourrait s'en faire.

C'est du théâtre.

KEJ installe, dessine, détourne, déforme, reforme et agrémente le lieu qu'il investit. Même et surtout si c'est un lieu sans identité, KEJ la lui restitue à sa manière.
Il instaure un espace (de jeu ?) coloré avec des pigments primaires, l'habille de bâches plastiques opaques, plante des bouts de bois mal dégrossis, enduit le sol de terre humide, encercle l'espace avec du sable. C'est un lieu nouveau, fraîchement inventé, un lieu éphémère, naturel et biodégradable. «Cendres tu es, cendres tu retourneras. »
Il signe ses accessoires qui sont souvent ceux du peintre : les châssis en bois deviennent des supports à messages et la toile est déchirée en lambeaux qui lient le modèle au châssis muté en potence, croix, pieux. L'acte de peindre, finalement, est clairement défini, mais dans les éléments seulement qui constituent ce que l'on appelle la Peinture.
Le geste est parfois plus fort, plus épais que l'image.
Les pinceaux sont des prolongements de la main, des armes blanches, des crayons, des torches d'où jaillissent la lumière et la couleur, des burins taillant dans le minéral.
Tout cela c'est évident (?) nous renvoie à l'art primitif, brut.
Au théâtre avant la mise en scène.

KEJ évolue dans le « tableau en construction» comme un esclave de scène qui change le décor aux vues des spectateurs. Il ne cherche pas à cacher le processus de fabrication, il fait tout le contraire : tout son travail repose sur le désir d'en montrer le maximum. Et dans ce magma« de bruits et de fureur» (NDLR : R. CHAR), d'images chaotiques et de simplicité d'actions, il reste quelque chose d'étrange. On voudrait dire un mot, mais ce mot, on ne le trouve pas.